jeudi 7 juin 2012

Art poétique, Paul Verlaine


Art poétique

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'impair,
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
O qui dira les tons de la Rime !
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

Paul Verlaine


Commentaire

Paul Verlaine, célèbre précurseur du symbolisme, écrit l' "Art Poétique" en 1874 et le considère comme n'étant "qu'une chanson après tout". Dans ce poème de 9 quatrains composés en vers impaires, il expose sa vision de la poésie et certains principes symbolistes. Il est intéressant de voir en quoi cet "Art Poétique" est une réaction contre une conception très rigide et fixe de la poésie. Mais, peut-on véritablement parler d'art poétique ?

Au fil du poème nombreux sont les principes rejetés par l'auteur au profil de nouvelles conceptions qu'il trouve plus esthétiques.

En effet, Verlaine condamne le vers pair qu'il juge trop lourd : "en lui qui pèse ou qui pose", et
préfère la notion de "Nuance" à celle de "Couleur" afin d'arriver à une poésie légère qui permet à l'"âme" de s'"envoler". Dans le même esprit il s'oppose à la "pointe" et au "rire" qu'il juge "impur" et "assassine". In ne voit pas l'intérêt de retrouver dans la poésie des lieux communs de la vie courante. Pour lui ce n'est que de la "basse cuisine". De plus, il veut éradiquer "l'éloquence" et rendre la "rime assagie". Verlaine trouve que cette dernière a de plus en plus d'importance et cela lui déplaît ; il se demande "jusqu'où" "elle ira" si personne de l'arrête. Lui, aimerait plus de "musique". Il est contre la banale description, préférant les images et les métonymie.

Verlaine expose ici de nouvelles conceptions qui contribueront au symbolisme. Pour lui, la musicalité de la langue doit passer "avant toute chose". Pour ce faire il choisit un vers impaire, neuf syllabes, dont se dégage un rythme ternaire qui produit une sensation de légèreté. En joignant "l'indécis au précis" il provoque un flou artistique que seule la "nuance" peut dissiper et unit ainsi la rêve à la romance. Même s'il dénigre la "rime" en la considérant comme un "bijou d'un sou", l'oxymore insiste sur le fait qu'elle n'en est pas moins un "bijou" mais qu'il faut l'user à bon escient.
La présence de rimes embrasées accentue le sentiment de légèreté et relève un gros travail sur les sonorités. Dans le premier vers la rime en "ose" est mimétique de la lourdeur du vers paire. La paronomase du vers 15 "la nuance seule fiance" insiste sur l'importance de la "nuance" et contribue au rythme du poème.

L'"Art Poétique" est donc bien une réaction à une certaine conception de la poésie comme le montre l'ensemble des nouvelles règles qui y sont évoquées. Mais, ce faisant, ne peut-on pas le considérer comme un art poétique ?

Comme un art poétique est un ensemble de règles transmises par l'auteur au lecteur au travers d'un poème, on est tenté de dire que ce poème de Verlaine est un art poétique. En effet, il dispense de nombreux conseils mais clôt le poème en déclarant que "le reste est littérature". N'est-ce donc pas plutôt un manifeste du symbolisme ?

Ici, le poète conseil le lecteur sur la méthode à suivre pour écrire un poème. Les multiples impératifs : "préfère", "fuis", "prend", "tords", … suggèrent l'utilisation du vers impaire, plus léger, ou d'éviter les lieux trop banaux. Ces conseils sont directement adressés au lecteur que le poète interpelle avec le pronom "tu". Cette apostrophe vient s'ajouter à des expressions comme "il faut" créant un lien entre le lecteur et le poète.
La présence d'un vocabulaire technique, spécifique à la poésie est aussi un élément qui est en faveur d'un "art poétique". Or ils ne sont pas absents du poème de Verlaine : "impaire", "morts", "pointe", "rime", "vers"…

Mais l'"Art Poétique" est ici considéré comme une "chanson grise". L'importance de son contenu en est donc minimisé. De plus, le fait qu'il se clôt avec le mot "littérature", mis en valeur par sa place en fin de strophe et à la rime est un élément non négligeable. En effet, Verlaine affirme ainsi ne pas avoir fait de théorie ! On ne peut donc pas à proprement parler d'art poétique puisque l'auteur dément ce fait.

Il est donc plus probable que ce soit un manifeste du symbolisme. Puisque dans ce poème tout y correspond. Tout d'abord par le fait que ce soit une réaction à une autre conception de la poésie et que d'autres règles y sont énoncées. Ensuite, les conseils de l'auteur appuient ces nouvelles règles. Enfin, on constat que nombre de ses règles seront directement reprises par les symbolistes, dont Verlaine fait partie.

Dans l'ensemble, ce poème n'est donc pas véritablement un art poétique mais plutôt un manifeste où l'on retrouve la conception symboliste de la poésie.
Tous ces principes seront-ils présents dans les poèmes symbolistes ou certains seront-ils abandonnés ?

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